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Rencontre des candidats et lauréats aux Trophées de la Paix économique - février2020

Après la crise sanitaire la crise économique

Quel positionnement pour la paix économique en ce temps de crise ? Une refléxion sous forme de tribune par Dominique Steiler, titulaire de la chaire.

 

La guerre économique ne propose au « combattant » en récompense de son engagement aucun espoir particulier d’un temps meilleur autre que les illusions de la richesse, du pouvoir et de l’orgueil. Elle n’a pour horizon qu’elle-même et justifie un état de violence institutionnel permanent. La notion de paix économique se développe depuis une dizaine d’années (i). Son intention première est au contraire de réinventer un horizon possible à l’activité économique qui lui redonne du sens par le partage et la mise au service.

Elle propose un contrepoint (ii) - une variation dans l’harmonie - à l’idée de guerre qui s’impose et se présente trop souvent comme irrémédiable et incontournable. Elle invente une alternative à un mode de fonctionnement des affaires basé sur l’hypercompétition, qui produit certes des richesses financières, mais se traduit par une dégradation des personnes (stress, burnout, suicide), par un individualisme exacerbé (concept de réussite individuelle) et par le délitement du lien social, par la destruction d’outils de production, par le déplacement de familles entières (plan de restructuration et fermeture d’usines).

Elle instaure entre ses membres des relations de confiance envers l’ensemble de parties prenantes y compris ses concurrents directs. Dans une orientation constructive et coopérative, elle permet à l’entreprise de créer de la richesse au profit du bien commun.

Se positionnant comme un processus de transformation culturel, la paix économique est forcément stimulée par une situation de crise, mais ne peut se concevoir qu’au long court. Tout comme les questions de stress ou de bien-être, qu’elle englobe, elle est à construire surtout et avant tout en dehors et en amont des situations de crise.

Les cyniques évoqueront un manque de « fonctionnalité » de ces approches si au moment critique elles ne sont pas efficaces. C’est pourtant ailleurs que le problème se tient.

Deux exemples très décalés vont me servir de point d’appui, tirés de deux expériences professionnelles personnelles : Celle de pilote de chasse et celle de préparation mentale des équipes olympiques. Dans ces deux cas, tout était pensé et mis en œuvre, bien en amont des moments de crise ou de performance pour préparer au mieux les professionnels :

  • Mieux se connaitre : son corps, ses émotions, son mental,
  • Anticiper ses propres réactions, ses projections, ses anticipations négatives et savoir y faire face,
  • Transformer le regard que l’on porte sur soi pour favoriser, le moment venu, des comportements adaptés, que l’on parle technique, tactique ou psychologie.
  • Prévoir des processus organisationnels adaptés.
  • En bref, développer bien en amont des relations différentes et favorables à la vie avec soi, les autres et le monde.

 

Pourquoi en est-il ainsi ?

Pour une raison majeure : Notre système physiologique, psychologique, comportemental et relationnel, parce qu‘il est avant tout le gardien de notre survie, a ce pouvoir de mobiliser toutes nos énergies en situation de crise/stress. C’est là sa force.

Sa limite est que si les stratégies développées au fil des ans ne sont pas adaptées, j’aurais beau avoir toutes les bonnes intentions du monde, toutes les connaissances du monde, ce sont les automatismes qui prendront le dessus et ma réponse sera insatisfaisante.

Un exemple des plus simple : face à la colère d’un collaborateur, la théorie nous apprend que le mieux est de l’accueillir, d’offrir un espace de sécurité pour la comprendre et tenter de répondre au besoin insatisfait qui se manifeste à travers elle. Sans entrainement, si vous vous souvenez bien de la dernière fois où vous avez vécu une situation similaire, ce sont des réponses de colère ou d’évitement qui ont surement pris le dessus.

Alors oui, pour les hommes et les femmes des entreprises qui se trouvent en crise, mais qui n’ont jamais tenté de développer d’autres modalités managériales, relationnelles, opérationnelles… la crise ne sera qu’un révélateur de dysfonctionnements - notez que c’est déjà un vrai cadeau.

Ce ne sont que celles qui auront, parfois depuis des années, anticipé les transformations, qui pourront gérer au mieux la situation de crise sans (trop) se faire déborder.

La démarche de la paix économique est une réflexion de pérennisation et de solidification de la paix… en temps de paix. Vouloir tout changer en temps de crise est d’une inefficacité annoncée et risque de se traduire par le fait de rajouter des problèmes au problème.

Les ingénieurs sécurité connaissent bien ce phénomène : quand tout va bien, on leur explique qu’ils nous cassent les pieds avec leurs précautions, que l’on n’a pas de temps ni de budget à allouer à la prévention, mais que surtout, « comme tout va bien… alors au fait : à quoi tu sers » !

Le mal est donc fait, la paix économique n’est pas (encore) rentrée dans les mœurs, et, la crise étant là, la guerre (ici sanitaire) et son lot de morts, tout comme la guerre économique (et son lot de morts économiques) font toujours plus recette que la paix : il suffit pour cela de regarder les informations et vous verrez que l’on passe plus de temps à se faire peur avec des modélisations mathématiques sur le nombre incroyable de morts qu’il pourrait y avoir si… plutôt que de s’attarder sur toutes les initiatives souvent locales dont l’objet est d’aider, de secourir, d’imaginer, de soutenir…

Il en est ainsi d’un Président qui nous dit huit fois « nous sommes en guerre » ou d’un ministre de l’économie qui nous explique comment la guerre économique qui va suivre sera terrible : vraiment, il nous faut une fois encore attendre la guerre pour nous entendre dire que la paix est importante !

 

Alors si rien n’a été fait avant, à quoi la question de la paix économique peut-elle bien servir maintenant ?

Et bien tout simplement à préparer l’après. Nous avons du temps, nous avons de l’énergie, ne la perdons pas à imaginer le pire, mais au contraire mettons en place tout ce qui peut permettre l’ouverture, l’innovation, la relation… (vous noterez que toutes ces qualités disparaissent de nos aptitudes quand nous avons peur, l’un des effets bien connus de cette dernière étant de réduire le champ attentionnel pour nous aider à rester focalisé sur le danger – et nous faire peur est encore une méthode bien trop présente dans les discours institutionnels).

Peut-être est-ce le moment de repenser notre système éducatif, notre système de santé dont les membres montrent un dévouement sans faille quand on le maltraite depuis des années.

 

Il est grand temps de cesser d’être comptable pour redevenir humains !

Ce futur à préparer démarre aujourd’hui par une question clé : comment éviter l’élargissement de la fracture sociale ?

  • Les cols blancs en sécurité chez eux, les cols bleus au travail « pour faire vivre la nation »,
  • Les élèves favorisés avec un lien numérique efficace, les autres sans ordinateurs…
  • Tout le monde en confinement, mais pas les sans-abris, alors même que les maraudes ne peuvent plus se faire…,
  • Un pays toujours hypercentralisé, quand toutes les solutions qui émergent de la nécessité des choses sont territoriales

 

Cette crise est, à moindre coût (j’entends par là, nous ne sommes pas encore en conflit ouvert et physique les uns contre les autres), une magnifique opportunité pour repenser les grandes questions de notre vie :

 

Qu’est-ce que vivre ?

  • Travailler tous les jours de sa vie dans l’espoir d’un bonheur dans un autre lieu, un autre temps (la retraite ? le paradis ?)
  • Être en lien, vivre ensemble et prendre soin les uns des autres, pour la joie de l’instant ! (Ce qui n’exclut en rien la construction d’un futur fait de projets qui ont du sens)

Qu’est-ce qu’être humain ?

  • Être performant sur tous les fronts de sa vie, en étant perpétuellement mesuré, sous peine d’être déclassé et ne « ne rien valoir ».
  • Avoir le droit à la fragilité, reconnaitre qu’elle est notre commune humanité pour ensuite faire valoir nos lumières et contribuer, chacun avec ses qualités.

Qu’est-ce que faire société ?

  • Laisser vivre des règles qui font que la fracture augmente entre ceux qui possèdent (pouvoir et argent) et ceux qui peinent
  • Ou trouver une organisation sociale où le cadre permet et favorise la liberté et le partage.

Qu’est-ce que faire entreprise ?

  • Accumuler de la richesse financière ?
  • Créer des liens et des services pour contribuer au bien commun (comme le font aujourd’hui et tous les jours de leur vie les personnels soignants)

Alors oui, la paix économique est une voie qui propose une conversion radicale de notre façon de penser la vie. Mais elle n'est pas un but à atteindre et il n’y aura jamais de bon moment pour vous impliquer. Elle est une façon de vivre et le bon moment pour changer les choses, c’est maintenant, là où vous êtes avec le rôle qui est le vôtre aujourd’hui !

« Le matin, quand tu as de la peine à te réveiller, aie cette pensée présente à l’esprit : je m’éveille pour faire œuvre d’homme » Marc Aurèle

 

[i] Duymedjian,R. et Huissoud,JM (2102) Manifeste pour une éducation à la paix économique, PUG, Grenoble.

[ii] Steiler,D. (2017), Osons la paix économique : de la pleine conscience u souci du bien commun, DeBoeck Supérieur, Bruxelles.

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Manon Pacheco
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